mercredi 29 mai 2024

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Troubles affectifs, échecs scolaires : Les enfants sacrifiés du divorce au Burkina Faso

zzuneEn 2014, une étude de l'Institut national de la statistique et de la démographie (INSD) a révélé qu'au Burkina Faso, plus de 33 % des enfants issus de couples divorcés étaient déscolarisés. Aujourd’hui, ce phénomène semble largement ignoré, alors qu'à Ouagadougou, le nombre de divorces augmente de façon alarmante, compromettant l’avenir de nombreux enfants.

 

Ouagadougou, la capitale burkinabè, ploie sous le poids de la chaleur en ce mois de mars 2024. Sur les trottoirs de l’avenue Bassarwarga, un groupe de petites silhouettes s'activent. K. Salimata, à peine 12 ans, est debout depuis 5h du matin. A son âge, elle est déjà aux prises avec la nécessité de gagner de l’argent pour payer ses cours de la classe de CM1 (Cours moyen 1ère année) à la rentrée scolaire prochaine. Aperçue avec des fruits (pommes et raisins) en main, l’adolescente se faufile entre les véhicules et les motocyclettes pour présenter ses marchandises aux potentiels clients.

ddsalimataDepuis la séparation de ses parents, Salimata et ses frères vivent avec leur mère au quartier Samandin, à proximité de la localité cité AN II et de Bilbalogho et peinent à s’offrir les trois repas par jour. « Ma mère est lavandière et c’est de ce métier que nous vivons. Il y a des jours, pour avoir à manger, c'est difficile, surtout quand maman n'a pas eu d'habit à laver. Cette année, elle dit qu'elle n'a pas d'argent pour payer nos scolarités. J’ai donc commencé par aider une dame à vendre des fruits aux usagers de la route toute la journée.  Le soir, je peux avoir 1000 FCFA et je donne à maman pour économiser », raconte-elle, le visage vidé de toute expression.

La situation difficile de Salimata est une illustration du quotidien de nombreux enfants de Ouagadougou, privés du droit à l'éducation de base en raison de la séparation de leurs parents. ddfelixK. Félix, 11 ans, subit le même sort. Il n’a jamais bénéficié de chaleur paternelle. « Je ne connais pas mon papa. Ma mère m'a dit que papa est parti en voyage quand elle était enceinte de moi. Il n'est plus revenu ». Alors qu’il devrait passer l’examen du Certificat d’études primaires (CEP) cette année scolaire 2023-2024, l’adolescent ne prendra pas le chemin de l’école par manque de moyens financiers.

« J'ai 11 ans, je devrais passer l’examen du Certificat d’études primaires (CEP) cette année. Mais ma mère dit qu’elle n’a pas d’argent pour que je parte à l’école. Elle vendait de la salade. Mais elle est tombée gravement malade et maintenant, elle ne fait rien. Elle dit que ses économies sont finies dans les soins », relate-t-il. Pour Félix, pas question de mendier, car sa mère s’est toujours battue pour chercher leur pain quotidien et c’est cette valeur qui lui a été inculquée.

Ainsi, Félix a décidé d’affronter la vie malgré son jeune âge. Il fait des travaux de soudure dans un atelier dans lequel il perçoit une prime journalière qui varie entre 500 et 750 FCFA en fonction des recettes du jour de son « maitre ». Avec ce revenu, il espère retourner à l’école pour obtenir son certificat d’étude primaire. « Quand je vais avoir mon CEP, je vais aller à l’école de formation de la soudure pour mieux me former et avoir un diplôme. Je rêve aussi d’avoir un atelier comme mon patron », s’est-il courageusement exprimé.

Echecs scolaires

Au Burkina Faso, les données du Tribunal de grande instance Ouaga I, révèlent que 1590 divorces ont été prononcés en 2022 pour la seule ville de Ouagadougou. Même s’il n’existe pas de statistiques officielles sur l’impact scolaire de ces ruptures, des cas sont bien réels. ddcongohabibouCongo Habibou, 42 ans est mère de 09 enfants et divorcée depuis 2019. Elle réside dans une des maisons construites en banco, à « non-lotis », une banlieue de Ouagadougou. Son époux a quitté la maison pour le village, l’abandonnant avec les enfants.

Désormais, Habitou fait face toute seule aux charges familiales (loyer, nourriture, santé, scolarité des enfants) avec un salaire mensuel de 30.000 francs qu’elle perçoit en tant qu’agent d’entretien. « Je n’ai personne qui m’aide à part Dieu », lâche tristement dame Congo. La plupart de ses enfants ont arrêté l’école.  Les plus grands, des jumeaux âgés de 19 ans, qui devraient faire la classe de 3e en cette année scolaire 2023-2024, ont été insérés dans les métiers de l’informel.

Calme, les yeux baissés, elle raconte : « L’un des jumeaux est dans la menuiserie et l’autre dans une boulangerie. Le troisième enfant est une fille de 16 ans. Elle s’est arrêtée au CM2 après plusieurs échecs à l’examen du CEP. Aujourd’hui, elle apprend la couture dans un atelier. Seuls les plus petits en classe de CE1 et CM2 partent à l’école, mais le rendement n’est pas reluisant ».

Ceux, en classe de CE1 (des jumeaux également), s’en sortent difficilement selon dame Congo. « Le départ de leur père les affecte beaucoup parce que c’est lui qui les incitait à étudier. je n’avais pas d’argent, ils ont fait une année blanche en 2020-2021. Finalement, c’est à la rentrée scolaire 2021-2022 qu’ils ont repris la route de l’école pour faire à nouveau la classe de CP1 et cette année 2023-2024 ils sont en 3e année cours préparatoire. Leur maitre m’a dit qu’ils ont un faible rendement et je ne sais plus comment faire. Ils risquent de ne pas terminer l’année scolaire parce que je suis à bout de souffle » explique la quadragénaire.

Elle ajoute que son jeune garçon en classe de CM2 (cours moyen 2e année) avait de meilleurs résultats à l’école lorsque son père était encore à leurs côtés. Mais, poursuit-elle, toute inquiète : « depuis qu’il nous a abandonnés, mon fils fait partie des derniers de sa classe. Moi, je n’ai pas étudié donc je ne connais rien. S’il tient son cahier, pour moi, il étudie. C’est quand on m’appelle à l’école pour me parler de ses résultats que je me rends compte qu’il ne travaille pas bien. J’espère que son enseignant pourra le préparer particulièrement à obtenir au moins le CEP cette année ».

Depuis le départ de leur père, le troisième enfant de Traoré Kadi, autrefois brillant à l’école, n’a plus le même rendement. « Je ne comprends plus rien. Il redouble les classes, sinon cette année il serait en 5e. Mais il est toujours au CM1. En plus, il est devenu très maladif. Récemment, nous étions à l’hôpital. Mais je n’ai pas pu payer les produits prescrits sur l’ordonnance », témoigne la quadragénaire.ddtraorekadi

Son fils aîné, 18 ans, a laissé les études pour le métier d’apprenti-chauffeur tandis que le deuxième, âgé de 14 ans, a également quitté les bancs pour assister un commerçant au grand marché de Ouagadougou. Avec le métier de lavandière, la mère de six enfants, fait désormais face, toute seule, aux responsabilités familiales pour assurer l’avenir de ses enfants. « Le jour où je ne perçois pas de revenu, nous dormons affamés. Ma plus grande inquiétude est l’avenir de mes enfants » confie-t-elle.

L’histoire de Kadi n’est pas un cas isolé. Maïmouna Ouédraogo explique que sa fille Aminata (nom d’emprunt), 10 ans, a quitté le rang des meilleurs élèves pour être parmi les derniers de sa classe, au fil des ans. ddmaiouedraogoAprès leur divorce, le père de la fillette s’est remarié et a décidé de sa garde lorsqu’elle a eu 7 ans, conformément aux dispositions juridiques sur le code de la planification et de la famille. 

Aminata rejoignait son père lorsqu’elle était au cours élémentaire deuxième année (CE2). « Elle était très brillante à l’école, toujours parmi les 5 premiers de sa classe. Mais depuis sa présence chez son père, elle a commencé à régresser.  Son père n’est pas toujours présent, car en mission de travail à l’étranger la plupart du temps. En classe de CM1 au dernier trimestre de l’année scolaire 2022-2023, elle a été dernière de sa classe. J’ai voulu qu’elle revienne chez moi continuer ses études, mais son père a opposé un refus catégorique », se désole Kadi.

Aujourd’hui, élève au Cours moyen deuxième année (CM2), « l’enseignant de ma fillette confie qu’elle risque d’échouer à l’examen de fin d’année si rien n’est fait. L’enfant est traumatisé et passe son temps à pleurer à chaque fois que j’appelle pour avoir de ses nouvelles », raconte-t-elle.

Avenir incertain

Docteur Rasmata Nabaloum/Bakiono, Psychologue et enseignante-chercheure à l'université Joseph Ki-Zerbo de Ouagadougou, observe de près les perturbations psychologiques qu’entraine le divorce sur les enfants. ddrasmatabationa« C’est sûr que le divorce est quelque chose de très difficile pour les enfants, surtout ceux qui sont en bas âges puisque n'ayant aucune compréhension des problèmes d'adultes. On a vu beaucoup d’enfants qui ont eu des problèmes de comportement, d’autres ont eu des difficultés au niveau de la scolarité. C’est une pression incroyable pour ces innocents dont on parle peu », s’alarme-t-elle.

Dieudonné Tankoano, sociologue/enseignant et écrivain, explique que les enfants issus des divorces ont moins de chance de réussir dans la vie que les autres enfants, car selon lui, les compétences socio-affectives sont un facteur fort de réussite scolaire. ddsociologuee« Les enfants présentant des difficultés de socialisation et un manque de contrôle affectif ont davantage de difficultés à s’entendre avec leurs pairs et avec leurs enseignants. Cet état de fait les amène à vivre l’échec scolaire. Ce qui conduit à des problèmes scolaires et sociaux plus tard, et finalement à un abandon précoce des études » précise-t-il.

Selon le sociologue, les résultats de recherches menées en région parisienne, ont montré que les caractéristiques des écoles, ainsi que celles des individus, « permettent de prédire l’abandon scolaire. Donc, les enfants caractérisés par l'effet de divorce ont moins de chance de réussite ». Il ajoute que les facteurs contextuels observés chez les familles des étudiants, dans les écoles, dans la communauté et dans leur famille expliquent à 50% la réussite ou l'échec des apprenants : « la situation de divorce cause une certaine inégalité d'accès à l'école, des troubles dans le processus d'apprentissage, et des échecs dans la réussite scolaire globalisée » soutient-il.

Défenseurs des droits de l’enfant au créneau

Au Burkina Faso, selon la constitution, l’éducation et l’instruction constituent des droits sociaux que l’Etat doit œuvrer à promouvoir. Au niveau international, cet engagement a été matérialisé par l’adoption, en septembre 2015, des Objectifs de développement durable (ODD) dans le cadre de l’agenda 2030 des Nations Unies. Les ODD dans son objectif 4 reconnaissent le rôle crucial d’une éducation inclusive et équitable de qualité dans l’édification d’un monde meilleur et plus égalitaire.

Malgré tout, la déscolarisation des enfants issus de divorces passe encore sous silence. Rencontrée le 25 août 2023, Suzanne Ilboudo, la Coordonnatrice de l'Association des femmes divorcées et des femmes et enfants en difficulté (AFDEF), confie que plus de 200 enfants sont victimes de cette situation. ddsuzanneilboudo« Psychologiquement, les enfants sont touchés.  L'idéal serait qu’ils soient avec leur père et leur mère. Mais quand il y a une séparation, cela les traumatise. Nous avons eu beaucoup de cas. Les filles surtout, ne supportent pas la séparation de leurs parents », explique la coordinatrice de l’AFDEF.

Sur le terrain, l’association bénéficiait de financements du ministère de l’Action sociale pour un appui scolaire (bourses scolaires, matériels didactiques, vélos…) à ces enfants du CP1 au CM2 même pendant les vacances. Mais ce n’est plus le cas. Désormais, poursuit la Coordonnatrice de l’AFDEF, l’association sensibilise les femmes divorcées sur les droits de leurs enfants, mais invite l’Etat à assumer son rôle de garant des droits humains.

A l’association des parents d’élèves d’un lycée privé de la ville de Ouagadougou, la question n’en demeure pas moins. Des cas d’échecs scolaires liés au divorce sont parfois signalés.  ddassamiyoucomp« Il y en a certains qui échouent à l'école à cause de la séparation de leurs parents. D’autres disjonctent et se retrouvent dans la drogue, la cigarette, l'alcool. Il n’y a plus de suivi.  Étant en classe, ils ont l’esprit ailleurs et cela se solde par l’échec scolaire », explique Assamiyou Compaoré, le président de l’association. Il suggère, par ailleurs, aux autorités burkinabè des systèmes plus rigoureux pour récupérer les enfants victimes en mettant surtout l'accent sur l'éducation morale et psychologique.

Quid de l’application des lois ?

A la question de savoir pourquoi les droits à l’éducation des enfants issus du divorce reste encore piétinés alors qu’il existe une panoplie de textes juridiques, le directeur de la justice juvénile, Mathieu Lompo, répond que « c’est tout simplement une fuite de responsabilité des parents. Chacun doit contribuer financièrement et matériellement pour l’éducation et la scolarisation des enfants. Le code des personnes et de la famille le dit clairement ».

A chaque décision de justice sur la prise en charge des enfants après le divorce, beaucoup de parents s’en plaignent et ces cas sont récurrents, soutient le magistrat. « Parfois, celui qui n’a pas la garde pense que l’argent qu’il envoie à l’autre parent pour les besoins des enfants n’est pas utilisé à bon escient. Pour cela, il décide de ne pas payer la pension alimentaire. Ce sont des faits réels auxquels nous faisons face », témoigne-t-il.

ddlompomathIl précise que malheureusement, « après la désignation du parent qui aura la charge du ou des enfants à l’issue du divorce, la justice juvénile ne suit pas les familles pour vérifier l’application des textes ». Avec notre interlocuteur, nous n’avons pas obtenu d’exemples concrets sur des cas de sanctions pour la non prise en charge des enfants après le divorce.

Une source judiciaire nous a par ailleurs confié que les décisions du tribunal sur ce type de cas, sont rarement publiées. Mais en poursuivant nos recherches, nous avons pu obtenir un exemple. Les faits remontent au 20 octobre 2023 où A. Ouédraogo a comparu devant le Tribunal de grande instance Ouaga 1 pour des faits de non-exécution d’une décision de justice relative à la prise en charge des enfants après le divorce.

En effet, en février 2023, il avait été condamné, par le même Tribunal, à prendre en charge la pension alimentaire de deux enfants qu’il a eu avec demoiselle N. X. Il devait ainsi verser mensuellement la somme de 35 000 FCFA à celle-ci, qui, par ailleurs, vit chez ses parents. Après neuf (9) mois de non-paiement de la pension alimentaire des enfants, il a été condamné à une peine d’emprisonnement de 12 mois dont six (06) fermes et à une amende 300 000 FCFA avec sursis. 

Ce manque d’informations concernant les cas de sanctions à l'égard des parents divorcés qui abandonnent leurs enfants soulève la question de l'application rigoureuse des lois au Burkina Faso. Qu'ils soient en rupture ou non, aucun individu au monde ne devrait être privé de ses droits fondamentaux. Malheureusement, de nombreux enfants, comme Salimata et Félix, continuent chaque année à être privés de leur droit à l'éducation.

Enquête réalisée par Kafounon Irène Flora Sanou

Encadré

Au Burkina Faso, le taux d'accès à l'éducation est en régression en raison de l'insécurité d’après les données statistiques du ministère de l'Éducation nationale. Sur la situation d'urgence, plus d'un million cinq cent mille enfants, au cours de l'année scolaire 2021-2022, n'avaient toujours pas la chance d'aller à l'école et environ 840 mille sont toujours en attente.

Interrogé, le Coordonnateur national de la Coalition nationale pour l’éducation pour tous au Burkina Faso (CNEPT-BF), Tahirou Traoré explique que « la crise sécuritaire a eu un effet assez négatif sur le respect du droit à l'éducation. Des efforts ont été faits et aujourd’hui ».  Pour pallier le problème, le gouvernement a mis en place une stratégie nationale de l'éducation en situation d'urgence (SN-ESU) qui prévoit la prise en charge psychosociale des enfants et des enseignants.

Des spécialistes sont formés dans le domaine. En outre, dans le cadre de la mise en œuvre de cette stratégie, il est prévu la formation des enseignants sur la prise en charge des enfants traumatisés pour permettre à ceux-ci de participer aux activités d'apprentissage. Cependant, pour faute de moyen, cela n'est pas totalement une réalité.

ddtahirtraorEn ce qui concerne le taux d'achèvement du cursus scolaire (pourcentage d'enfants qui débutent le CP1 et atteignent la classe de CM2, 6e à la 3e et de la seconde à la terminale), en 2022, ce taux était de 62%. Sur 100 enfants inscrits au CP1, 62 ont atteint la classe de CM2.

Au post-primaire, sur 100 enfants inscrits en 6e, 33% sont arrivés en 3e donc environ 70% n'y sont pas parvenus. S'agissant du secondaire, sur 100 enfants inscrits en 2nd, environ 19% arrivent à atteindre la classe de terminale.

Au regard de ces résultats, il reste beaucoup à faire, précise le coordonnateur national de la Coalition nationale pour l’éducation pour tous au Burkina Faso (CNEPT-BF), Tahirou Traoré. Il faut travailler à améliorer la qualité des apprentissages pour permettre aux enfants d’acquérir les connaissances et mieux réussir, suggère-t-il.

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