dimanche 4 décembre 2022

Vague de démissions : « Quand la raison d'être n'est plus, il ne reste plus rien » (Boukary Ouoba, journaliste)

cequiarriveaumppLe Mouvement du peuple pour le progrès (MPP) de Bala Sakandé se meurt, avec les démissions en cascade que le parti enregistre depuis sa chute. C’est le sort du CDP en 2014-2015 qui revient au MPP mais bien pire, mettant à nu les casseroles que traînent les partis au pouvoir au Burkina Faso. Qu’est-ce qui reste encore du MPP ? » S’interroge le journaliste Boukary Ouoba, rédacteur en chef de « Le Reporter » et analyste politique. Dans cette interview qu’il a bien voulu accorder à notre rédaction, le journaliste fait des révélations sur les mobiles de ces départs en masse.

Radars Info Burkina : Le MPP, ex-parti au pouvoir, connaît une vague de démissions sans précédent. D’abord en fin mars 2022 puis en septembre de la même année. Quelle lecture faites-vous de ces démissions ?

Ce qui arrive au MPP est ce qu'il y a de plus logique. Le parti s'est disloqué de la même manière qu'il s'était constitué en janvier 2014. Un parti politique, un vrai, se construit autour de valeurs et d'un idéal. Le MPP n'avait aucun idéal, aucune valeur, à part conquérir le pouvoir et en profiter. Je ne dis pas que tous ceux qui y étaient sont animés de cet esprit, mais c'est quand même l’impression dominante. Ce qui a été encore plus dramatique pour le MPP, c'est la disparition de Salif Diallo. Les Burkinabè ne le savent peut-être pas mais au sein du MPP et de ses amis et alliés, il y a des gens qui ont célébré la mort de Salif Diallo. Il était quand même celui qui semblait tenir la ligne du parti et qui pouvait imposer un minimum de rigueur aux camarades. Au décès de Salif Diallo, j'ai eu à dire à certaines personnes qui étaient proches du MPP ceci : « Je préfère le MPP mille fois avec Salif Diallo que le MPP sans Salif ». En réalité ce que nous voyons aujourd'hui, la décadence du MPP tout comme la décadence du pays, c'est la conséquence logique du MPP mais surtout d'un MPP sans Salif.

Radars Info Burkina : On se rappelle que le CDP avait subi le même sort après avoir perdu le pouvoir en 2014. Qu’est-ce cela révèle des partis qui ont été au pouvoir au Burkina Faso ? 

Evidemment le MPP connaît, à quelques exceptions près, le même sort que le CDP. Le MPP a été fait d'une cote du CDP et c'est compréhensible qu'il y a une similitude entre ce qui arrive au MPP après la perte du pouvoir comme on l'a vu en 2014-2015 avec le CDP. La seule différence qui fait que le CDP a fait preuve de plus de résilience, c'est que le CDP avait plus d'enracinement au regard de son âge. Le MPP n'a pas atteint l'ancienneté que le CDP avait avant de perdre le pouvoir. L'autre chose qui explique que le CDP ait mieux résisté, c'est que l'image de Blaise fait plus autorité que l'image de Roch. En dépit du fait que Blaise est totalement diminué, et ça encore ce n'est que dernièrement que beaucoup de gens s'en sont rendus compte véritablement, beaucoup de gens croyaient encore à la capacité de rebondir du CDP à cause de Blaise. Mais le MPP on a vite compris qu'il ne pouvait pas trop se reposer sur Roch puisque vous auriez remarqué que même étant au pouvoir, Roch semblait faire plus confiance aux individualités qu'au parti. D'ailleurs c'est l’une des raisons de l'affaiblissement du MPP puisque certains camarades de Roch lui en voulaient de faire la promotion d'amis à lui au détriment même des camarades du parti.

Radars Info Burkina : S’il y avait des problèmes, pourquoi ces démissionnaires ne l’ont-ils pas relevé au début au lieu d’attendre que le parti perde le pouvoir avant de partir ?

En fait il n'y avait pas de problème ou plutôt le problème, c'était juste la forme de constitution du parti. Les gens adhèrent aux partis pour avoir des avantages et naturellement quand le parti perd le pouvoir, il n'y a plus d'avantages et c'est donc tout naturellement que les gens s'en vont. Quand la raison d'être n'est plus, il ne reste plus rien.

Radars Info Burkina : Que retenir de la classe ou des hommes politiques burkinabè au regard de cette situation et même de celles qui ont prévalu dans d’autres partis politiques ?

 On va s'abstenir de donner des leçons de morale aux autres. C'est peut-être à chaque burkinabè d'avoir sa propre appréciation de la conduite de nos hommes politiques. Si je peux me le permettre, pour ce qui me concerne personnellement, c'est beaucoup de déception. Notre classe politique, nos hommes politiques sont eux-mêmes, certains, un danger pour notre démocratie. Vous avez remarqué l'attitude de certains au lendemain du coup d'Etat du MPSR ? Beaucoup avaient commencé à féliciter les militaires et à leur faire la cour. C'est indécent. Notre chance c'est que le MPSR même était très méfiant vis-à-vis de ces partis et n'a pas répondu aux appels de phares. Aujourd'hui, bien que les intentions des militaires soient claires sur la restauration d'un ancien ordre, que la situation indique clairement que les militaires ne sont pas à la hauteur de la situation sécuritaire, nos hommes et partis politiques sont aphones et atones. Sur cet aspect particulièrement, il y a des pays qui se distinguent positivement par rapport au nôtre. Regardez au Tchad, c'est aussi des militaires, des généraux qui sont au pouvoir et pourtant regardez comment ils sont malmenés par le jeune Succès Mara. Dans un pays où des partis politiques acceptent de se mettre en berne parce que des militaires ont pris le pouvoir par des voies non constitutionnelles, c'est dangereux, ces partis ne sont pas dignes de se revendiquer acteurs de la démocratie.

Radars Info Burkina : Le bureau politique du MPP a adopté une résolution qui consacre la dissolution du parti. Quel avenir voyez-vous pour ce parti ?

Je vois ça comme une mesure conservatoire pour sauver la face du bureau. Dans tous les cas, la saignée qui a commencé n'allait pas s'arrêter jusqu'à ce que le parti se vide totalement. C'est pour stopper ces départs que le bureau a pris cette décision. Mais je ne sais plus exactement ce qui reste de ce parti après la dernière démission de la centaine de militants parce que dans tous les cas, les démissionnaires de fait étaient les plus nombreux. Pour démissionner d'un parti on n'a pas besoin de faire une lettre de démission encore moins de la rendre publique comme les gens le font comme s'ils nous avaient consultés avant d'adhérer au parti. Le simple fait de s'abstenir de participer aux activités du parti, de ne plus cotiser pour le parti, ça équivaut à démissionner.

Radars Info Burkina : Est-ce que le directoire qui sera mis auprès de Roch et de Simon pourra sauver la situation ?

Je ne me pose véritablement la question si c'est vrai que la relance va se faire autour de Roch Kaboré et/ou Simon Compaoré. Moi, j'attends de voir sinon j'ai des doutes parce que cela n'a même pas de sens. Bala a pris le parti de force des mains de Simon Compaoré avec l'aide de Roch Kaboré. Cela a aussi contribué à fragiliser le parti et a même facilité le coup d'Etat sans résistance aucune. Comment vous pouvez penser que pour relancer le parti on veuille le faire avec Simon Compaoré, lui qu'on a pratiquement humilié ? Entre Roch et Simon, ce qui s'est passé a tout l'air d'une trahison même.

Interview réalisée par Etienne Lankoandé

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