lundi 25 mai 2020

COVID-19 : « En prenant la chloroquine juste parce que vous avez appris que c’est bon contre le coronavirus alors que vous ne faites pas encore la maladie, vous vous enterrez vous-même », dixit Monica Rinaldi

rinald uneLe Burkina Faso compte à ce jour, 23 mars, 99 cas confirmés de personnes infectées par le COVID-19, alors qu’il n’y en avait que 2 le 9 mars. Il va sans dire que le nombre de cas ne fait que croître jour après jour. Face à une telle situation et au regard du système sanitaire pas très performant du pays, il est important de relever et contrôler les facteurs qui pourraient être à la base d’une propagation à grande échelle de la maladie. Afin de mieux cerner les contours de la question, Radars Info Burkina a tendu son micro à Monica Rinaldi, nutritionniste d’origine italienne ayant vécu pendant plusieurs années au Burkina Faso, qui revient également sur les vertus attribuées à la chloroquine, perçue par beaucoup comme le remède au coronavirus.

RB : Vous avez vécu au Burkina Faso. Face au coronavirus quels sont, à votre avis, les risques qui peuvent engendrer la propagation à grande échelle de la pandémie dans le pays et comment y remédier ?

Monica Rinaldi : Les risques d’une pandémie de cette portée dans un pays comme le Burkina Faso doivent assez inquiéter. Lorsque vous considérez les pays où cette pandémie enregistre déjà plusieurs milliers de cas, vous avez peut-être une idée du nombre de patients qui ont besoin d’assistance respiratoire lors des réanimations. Alors, environ 80% des cas guérissent sans avoir besoin de prise en charge. La maladie se déroule comme une grippe avec des symptômes comme la toux, un peu de rhume, de la fièvre, de la faiblesse, des douleurs articulaires. Et la guérison intervient au bout de 7 à 10 jours. Mais dans 20% des cas, les patients ont des symptômes beaucoup plus sévères et des difficultés à respirer. Ils peuvent présenter des défaillances pulmonaires et avoir besoin d’une assistance médicale rapprochée, d’un suivi assez strict. Et 5% des cas des personnes qui ont besoin d’hospitalisation auront besoin d’une réanimation et d’une assistance respiratoire. Dans des pays comme l’Italie, nous sommes malheureusement en train de devoir opérer des choix avec 7 000 lits de réanimation disponibles pour une population de 60 millions de personnes. Si par exemple deux patients arrivent, le médecin est obligé de laisser le plus âgé et de mettre le plus jeune sous assistance respiratoire parce qu’il a plus de chances de survivre et d’occuper le lit moins longtemps. Et pour un médecin, c’est un choix catastrophique car tu choisis délibérément de laisser peut être mourir un patient. Imaginez donc un pays comme le Burkina où il n’y a qu’une petite dizaine de lits pour 20 millions de personnes ! Donc la maladie doit être réellement prise au sérieux. Que faire alors ? Vous savez que la maladie, étant donné qu’elle est respiratoire, se transmet par des gouttelettes quand on éternue ou tousse, qui peuvent voler et aller vers la personne à côté de soi, qui peuvent aussi se déposer sur des superficies et y rester pendant plusieurs heures, donc une personne qui touche cette superficie et après se touche le visage peut être contaminée. La meilleure chose à faire lorsque l’on se trouve dans ces cas, c’est de ne pas avoir de contact, sinon on risque d’être contaminé. Donc les risques au Burkina, c’est que les gens continuent de se regrouper dans les mariages, baptêmes, au maquis, au restaurant et tous ces regroupements sont à risque. Il faut donc éviter au maximum ce genre de contact.

RB : Que pensez-vous des mesures prises par le gouvernement pour prévenir ou réduire la propagation de la maladie au coronavirus ?

MR : Le gouvernement a pris des mesures mais le mal est déjà là. Le couvre-feu, par exemple, a été institué pour éviter les rassemblements que l’on considère moins utiles comme aller prendre un verre avec des amis ou aller en boîte de nuit. Donc à défaut de commencer par interdire tous les rassemblements comme on sera peut-être obligé de le faire, on le fait d’abord avec tout ce qui n’est pas strictement nécessaire. L’arrêt du transport interurbain, l’obligation de servir des plats à emporter, etc., tout ça c’est très bien, car cela permettra de réduire le contact. C’est bien mais ce n’est pas suffisant si les gens ne les respectent pas. Le week-end du 21 au 22 mars, les mesures venaient d’être prises mais nous avons tous vu les files de motos garées devant les maquis. On a également vu des personnes qui continuaient à célébrer les mariages avec beaucoup de personnes. Les mesures seraient plus utiles si elles étaient respectées. Dans d’autres pays, comme par exemple l’Italie, on a fait l’erreur de ne pas tout stopper immédiatement, d’aller par palier. Et nous payons aujourd’hui le plus lourd tribut. Nous avons plus de 60 000 cas et environ 5 000 morts et nous allons continuer d’en avoir tout simplement parce que nous n’avons pas pris les bonnes mesures quand il le fallait, et même lorsque nous l’avons fait, les populations ne les ont pas respectées et nous regrettons aujourd’hui. La Chine est venue à bout de la pandémie parce que dès que la situation a commencé à dégénérer, ils ont confiné 60 millions de personnes. Et le confinement est le seul moyen d’endiguer cette pandémie. Le gouvernement va devoir faire plus que ces mesures. 

rinald 2RB : Les populations s’arrachent la chloroquine dans les pharmacies au motif qu’elle est un excellent remède contre le Covid 19. Vous le confirmez ?

MR : La chloroquine associée à une autre molécule, que je ne vais pas nommer, réduit effectivement la charge virale du virus. Mais seulement à certaines conditions. Premièrement, elle ne fonctionne que sur les personnes qui sont déjà porteuses du virus, parce que la chloroquine n’est pas un remède mais empêche la reproduction du virus dans l’organisme, pour que le système immunitaire puisse avoir le temps de produire suffisamment d’anti-corps pour tuer le virus. Donc si vous prenez la chloroquine sans avoir le virus, cela ne sert à rien. Et lorsque le virus va arriver dans votre organisme, il viendra trouver la chloroquine et dans ce cas, il va s’adapter. Donc en prenant la chloroquine juste parce que vous avez appris que c’est bon contre le coronavirus alors que vous ne faites pas encore la maladie, vous vous enterrez vous-même. Car lorsque vous aurez effectivement la maladie, vous ne serez pas prêt pour y répondre car même si vous submergez votre organisme de chloroquine il ne pourra plus bénéficier de ses bienfaits car il est habitué à elle. Et d’ailleurs, toutes les personnes que vous allez contaminer, étant malade, auront aussi très probablement une forme de COVID-19 résistant à la chloroquine.  

RB : Vous êtes d’origine italienne. Comment vivez-vous l’ampleur de la pandémie dans votre pays?

MR : Effectivement je suis italienne et presque toute ma famille vit dans ce pays. Et sincèrement, être loin d’eux en ce moment me déchire le cœur. Mes parents sont âgés, j’ai une grand-mère qui a presque 100 ans, et ils sont vraiment à risque à cause de leur âge parce que leur système immunitaire n’est pas performant. C’est déchirant de voir des endroits où l’on a grandi complètement déserts. Chaque jour, lorsque je me connecte sur le site de la protection civile italienne, je vois que les compteurs continuent de grimper. Et ils grimpent parce que nous avons pris les consignes trop tard et quand elles ont été édictées, nous ne les avons pas respectées au début et nous continuerons d’en payer les conséquences jusqu’au moins en mi-avril. La période d’incubation tourne autour de deux semaines même s’il y a certaines études qui pensent que c’est plus que cela. Donc lorsqu’on contracte le virus, on peut le garder pendant environ deux semaines, après il y a la période de maladie qui fait environ 7 à 10 jours sauf pour certains cas. Quand on guérit, on est contagieux pendant au moins 21 jours. Donc toutes les personnes qui n’ont pas respecté les consignes ont créé des cas dont le nombre va continuer à augmenter et les décès vont aussi continuer à augmenter. Donc les morts que nous enregistrons aujourd’hui, c’est ceux causés par les consignes que nous n’avons pas respectées il y a un mois. Je demande donc aux Burkinabè de ne pas commettre la même erreur que nous, restez chez vous, sortez le moins possible.

RB : Comment expliquez-vous toutes ces pertes en vie humaine?

MR : Nous perdons beaucoup de vies parce que nous avons l’une des populations les plus âgées du monde. Cette pandémie tue beaucoup plus chez les personnes qui ont plus de 60 ans avec 10%. Par contre, la mortalité chez les personnes qui ont moins de 40 ans tourne entre 1 et 2%, presque 0% chez les bébés et elle monte au fur et à mesure.  

RB : Peut-on estimer que l’Italie est abandonnée par la communauté européenne?

MR : Nous avons été le premier pays à être massivement touché et les autres pays européens ont compris que la maladie n’était pas seulement réservée aux Italiens. Ils se sont dit que s’ils donnaient tous leurs fonds d’urgence à l’Italie, lorsqu’ils seront touchés ils n’auront plus rien. C’est vrai que c’était dur d’avoir été abandonné mais chacun était prévoyant. Par contre, ils nous ont permis de déplafonner tout notre budget, de creuser notre déficit qui est déjà important. Les conséquences économiques, du fait que le continent qui gère la plupart des flux financiers mondiaux, c’est-à-dire l’Europe, va complètement déplafonner tout son budget pour le consacrer à la riposte à l’épidémie, seront énormes. On diminuera énormément nos commandes de tout parce qu’on aura plus d’argent. Les bourses sont en train de s’effondrer, ce qui veut dire que les entreprises non seulement européennes mais aussi des autres continents vont faire faillite. Il y aura des centaines de millions de gens qui seront au chômage et ils ne seront pas tous dans des pays qui peuvent injecter 45 milliards d’euros comme la France. Et ces personnes-là, ce sont des consommateurs qui ne vont plus… consommer. Donc même quand les entreprises vont recommencer à fonctionner, elles n’auront plus de consommateurs parce que les gens n’auront plus d’argent. En Europe, il y a énormément de personnes qui ont déjà perdu leur travail. Je n’en veux pas à l’Union européenne parce que j’ai compris pourquoi elle nous a abandonnés, et nous ne sommes pas les seuls.

Radars Info Burkina

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