dimanche 4 décembre 2022

Transition : « Il faut qu’Ibrahim Traoré se départe des questions politiques et qu’il aille au front pour mener le combat » (Ousmane Paré, journaliste et écrivain)

ousmanepareAu soir du 30 septembre 2022, le capitaine Ibrahim Traoré et ses hommes ont déclaré avoir été trahis par le lieutenant-colonel Paul Henri Sandaogo Damiba car celui-ci, malgré la dégradation de la situation sécuritaire, a relégué au second plan la lutte contre le terrorisme « au profit d’aventures politiques ». C’est ce qui a justifié le coup d’Etat, ont-ils dit, afin de poursuivre leur idéal commun, notamment la restauration de la sécurité et de l’intégrité du territoire. Ainsi, après sa désignation comme président pour conduire la transition, le capitaine Ibrahim Traoré sera-t-il en mesure de relever les défis du moment ? Quel espoir pour le Burkina avec le capitaine Ibrahim Traoré ? Ousmane Paré, journaliste et écrivain, a accordé une interview à Radars Info Burkina ce mardi 18 octobre 2022 sur le sujet.

Radars Info Burkina : Présentez-vous à nos lecteurs.

Ousmane Paré : Je suis Ousmane Paré, journaliste et écrivain.

Radars Info Burkina : Le 14 octobre, le capitaine Ibrahim Traoré a été désigné président de la transition lors des assises nationales.  Ainsi, quel espoir peut-on avoir pour le Burkina avec le capitaine Ibrahim Traoré dans la lutte contre le terrorisme ?

OP : On espère parce que c’est notre pays, parce qu’il faut qu’il y’ait une solution. Mais je crois qu’il ne faut pas aussi tomber dans l’optimisme béat de beaucoup de personne juste parce que c’est un militaire. C’est la même chose que nous avons vue avec le lieutenant-colonel Paul Henri Damiba. Donc de mon point de vue, l’attitude qu’il faut observer en pareille circonstance, c’est que personne à lui seul ne peut résoudre la crise à laquelle nous faisons face, quelle que soit sa bonne volonté. En outre, on n'impose pas à tout le monde d’aider quelqu’un parce qu’on pense que c’est la personne idéale. Il revient à la personne de trouver des moyens pour mobiliser l’ensemble des forces civiles et militaires autour d’elle pour réussir le combat.

De plus, c’est à la population de comprendre qu’elle a un rôle à jouer. Quand je dis un rôle à jouer, ce n’est pas l’admiration encore une fois insouciante : c’est le dernier rempart, donc il faut que tous, nous le soutenions, non ! Mais il s’agit de se dire que la personne a besoin de nos critiques, de nos observations. Elle a besoin qu’on lui indique le chemin à suivre. C’est ainsi qu’ensemble on pourra résoudre le problème. En même temps aussi, la situation est assez délicate parce que vous avez un militaire qui était au front, qui a laissé le front pour venir prendre le pouvoir à Kosyam. Cela induit plusieurs choses. En effet, il était avec des forces spéciales (les cobras) et on craint que ce ne soit la même chose avec Damiba qui avait amené des forces spéciales à Kosyam pour assurer sa sécurité.

Si le capitaine IB Traoré fait la même chose, ce sera encore grave parce que ça veut dire que toutes les unités qui ont été formées récemment pour aller au front seront en train de faire autre chose que la guerre. Aussi, ce n’est pas évident que ce soit demain la veille, pour que les forces spéciales rejoignent le terrain de façon efficiente. Et si les cobras reviennent à Ouagadougou, vous voyez le vide que ça laisse ! Quand on regarde la situation, on a des raisons d’avoir peur de ce qui va arriver demain.

Radars Info Burkina : Les gens ont tendance à comparer le capitaine Ibrahim Traoré à feu le capitaine Thomas Sankara. Les défis actuels sont énormes. Est-ce que le capitaine IB Traoré sera capable de relever ces défis avec une jeunesse qui veut aller vite et qui est très pressée de voir des résultats dans l’immédiat ?

OP : Il faut que le capitaine Ibrahim Traoré change, qu’il comprenne d’abord l’urgence, qu’il comprenne la pression qu’il y a sur lui, qu’il évite de faire la politique et qu’il fasse la guerre. C’est aussi simple que ça. J’entends des gens faire des comparaisons qui n’ont absolument rien à voir. Ce n’est pas parce qu’on est militaire qu’on est comme Thomas Sankara. Ce n’est pas parce qu’on a 34 ans qu’on est Thomas Sankara, et ce n’est pas parce qu’on a fait un coup d’Etat qu’on est Thomas Sankara. Le capitaine Ibrahim Traoré est un Burkinabè comme tout autre qui a pris le pouvoir pour des raisons qu’on ne connaît pas. Ce n’est pas parce qu’il a dit que Damiba a dévié qu’effectivement c’est pour cela qu’il a fait le coup d’Etat. Donc je crois que pour être utile au capitaine Traoré, c’est de mettre la pression, se dire qu’il n’y a pas de personne idéale, qu’il suffit seulement d’aider la personne, de la comprendre, non ! La personne a besoin non seulement de notre soutien, mais aussi de notre critique. Il faut que les gens se disent que le capitaine Traoré n’est pas différent des autres et que c’est ensemble qu’on va pouvoir résoudre le problème. Ensemble, parce que c’est à la population de s’organiser pour aussi indiquer le chemin à suivre à travers des mécanismes assez performants. Par exemple que l’Assemblée législative de Transition (ALT) qui sera mise en place ne soit pas une assemblée de réseau, une caisse de résonance du gouvernement qui sera mise en place. Mais que l’ALT soit capable de se mettre au-dessus du gouvernement pour critiquer quand il le faut, faire des observations quand il le faut.

Le coup d’Etat a eu lieu en fin septembre-début octobre. Ça fait pratiquement plus de deux semaines. Est-ce que vous voyez quelque chose sur le terrain ? Absolument pas ! Hier, avant-hier presque chaque jour, les gens continuent de mourir sur le terrain. Qu’est-ce qu’on fait par rapport à ça ? Ce n’est pas parce que c’est le capitaine Ibrahim Traoré qu’on ne doit pas lui mettre la pression ! C’est la même pression qu’on doit continuer à exercer sur lui en lui rappelant tous les jours que les gens continuent de mourir au front, que les gens sont en train de mourir de faim, que les organes ne sont pas sur le terrain pour mener le combat et qu’il n’a rien à faire à Ouagadougou, si ce n’est être au front. Et c’est là qu’il y a l’urgence, et c’est là où il est attendu. Donc ça veut dire qu’il doit aller plus vite, mettre en place un gouvernement et laisser les questions politiques aux hommes politiques et aller mener le combat.

La grande urgence, c’est la question militaire. Est-ce qu’aujourd’hui il sera capable de se mettre au-dessus de tous ses supérieurs hiérarchiques pour s’imposer afin de mener le combat ? Est-ce qu’il sera suffisamment crédible pour mener les hommes au front, pour faire en sorte que des forces spéciales comme les « mambas verts » du lieutenant-colonel Emmanuel Zoungrana aillent au combat, que ses hommes à lui, « les cobras » aillent au front ? Ou bien est-ce qu’il va créer de nouvelles unités ? Comment ça va se passer ?

Les dernières mesures que l’ancien président Damiba avait prises, notamment celles relatives au groupement central des armées, comment se fera le déploiement ? C’est ça, l’urgence aujourd’hui. On n’attend pas vraiment autre chose.

Encore une fois, moi je ne suis pas dans l’espoir béat, dans l’optimisme juste parce que c’est un jeune. Je le considère comme toute autre personne qui a fait un coup d’Etat pour des raisons qu’on ne connaît pas et à qui on demande tout simplement d’aller au front. Salif Diallo du MPP disait à ses camarades du parti qu’eux n’auraient pas la chance de fuir comme Blaise Compaoré. La chance que Damiba a eue, lui, Ibrahim Traoré, ne l’aura peut-être pas. Il faut donc qu’il se départe des questions politiques et qu’il aille au front pour mener le combat.

Radars Info Burkina : Le capitaine Ibrahim Traoré est un homme de terrain, un militaire qui ne maîtrise pas l’appareil politique. Est-ce qu’il ne sera pas influencé par les hommes politiques qui l’entoureront dans sa gestion, cela d’autant plus que souvent, ces derniers prennent des décisions dans leur propre intérêt ?

OP : Cela n’est pas à exclure. C’est pourquoi on lui demande de se mettre au-dessus de ces considérations, parce qu’il aura affaire à des hommes politiques. Il aura à gérer le pouvoir d’Etat ; or la gestion du pouvoir d’Etat est une affaire purement politique. Comment est-ce qu’il saura se mettre à l’écart pour s’occuper en priorité des questions sécuritaires ? Ce que les Burkinabè veulent, c’est la lutte contre l’insécurité. S’il se laisse manipuler, il va le payer cash comme Damiba. Mais s’il arrive à se mettre au-dessus de la mêlée et à satisfaire les populations, il sortira grandi.

Entretien réalisé par Flora Sanou

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